samedi 28 février 2026

D'Ajaccio à Scandola, catamaran ou semi-rigide, quelle promenade en mer choisir pour vivre l'inoubliable ?

Promenade en mer d'Ajaccio à Scandola, que bateau choisir ?

Il existe, sur la côte ouest de la Corse, un lieu que même les habitués de la Méditerranée décrivent avec des mots qui leur viennent rarement, stupeur, vertige, silence intérieur. Ce lieu, c'est Scandola. Classée au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1983 — une distinction rarissime pour un site naturel européen —, cette réserve naturelle de roche porphyrique rouge surgit de la mer comme une sculpture géologique née du feu et façonnée par les siècles. Pour y accéder depuis Ajaccio, il n'existe qu'une voie, la mer. Et c'est là que commence, pour le voyageur, une question à la fois pratique et poétique. Deux embarcations s'affrontent dans l'imaginaire des navigateurs d'un jour, le catamaran, noble et spacieux, ou le semi-rigide, nerveux et sauvage. L'un promet la contemplation, l'autre l'adrénaline. Mais lequel, au fond, rend le mieux justice à l'extraordinaire ?

 

Scandola, un sanctuaire entre ciel et roche rouge

Avant même de choisir son embarcation, il faut comprendre ce que représente Scandola. Non pas une simple « belle plage de plus » sur une île qui en compte des dizaines, mais une anomalie géologique et écologique d'une intensité rare. La réserve naturelle de Scandola s'étend sur plus de 1 000 hectares terrestres et 1 000 hectares marins, à l'extrémité nord du golfe de Porto. C'est une terre volcanique née il y a environ 250 millions d'années, dont les falaises aux teintes de rouille, d'ocre et de cramoisi plongent directement dans une eau d'un bleu électrique, presque irréel.

Ce que l'on ne voit qu'ici, des orgues basaltiques formant des colonnes parfaites, des grottes marines creusées par l'érosion, des calanques inaccessibles par la route où nichent le balbuzard pêcheur et le cormoran huppé. Sous la surface, les eaux protégées depuis des décennies abritent une faune marine d'une densité et d'une diversité qui font de Scandola l'un des aquariums sauvages les plus précieux de la Méditerranée occidentale. Mérous de grande taille, dauphins qui escortent parfois les bateaux, pieuvres nichées dans les anfractuosités de lave, la vie ici est dense, silencieuse, souveraine.

La traversée en bateau depuis Ajaccio dure entre deux heures trente et trois heures selon l'itinéraire et l'embarcation, en longeant le golfe d'Ajaccio, en passant devant la pointe de la Parata et ses îles Sanguinaires avant de remonter vers Porto. Ce trajet n'est pas un simple transfert, c'est déjà, en soi, une découverte. Le littoral corse vu depuis le large révèle une architecture côtière que l'on ne soupçonne pas depuis les routes. Des caps vierges, des criques sans nom, des eaux qui changent de couleur à mesure que le fond marin s'éloigne. Et puis, progressivement, les falaises rougissent, la végétation se fait plus rase, plus dramatique, et l'on comprend que l'on entre dans quelque chose d'autre.

 

Le catamaran, la promenade en mer comme art de vivre

Pour ceux qui souhaitent faire de la traversée jusqu'à Scandola une expérience à part entière — autant que la destination elle-même —, le catamaran représente un choix d'évidence. Ces bateaux à double coque offrent une stabilité remarquable, même lorsque la mer se lève légèrement, ce qui arrive sans prévenir sur la côte ouest de la Corse où les vents de nord-ouest — le libecciu et le maestrale — peuvent se rappeler au bon souvenir des navigateurs imprudents.

À bord d'un catamaran, l'espace est généreux. On circule librement sur les deux niveaux, on s'installe sur les filets tendus entre les coques — ces surfaces suspendues au-dessus de l'eau où l'on peut s'allonger, sentir la fraîcheur des embruns, voir l'écume défiler sous soi dans une transparence vertigineuse. La vie à bord s'organise naturellement, ici un groupe échangeant leurs premières impressions sur le golfe, là un couple silencieux face au spectacle des îles Sanguinaires qui s'éloignent à l'arrière. Le pont supérieur offre un panorama à 360 degrés ; le pont inférieur, à l'ombre, accueille ceux qui préfèrent lire ou simplement laisser leur regard se perdre à l'horizon.

Les sorties en catamaran vers Scandola incluent généralement une ou plusieurs haltes baignade dans des criques préservées, parfois au cœur du golfe de Girolata, ce village sans route accessible uniquement par mer. On y trempe les pieds dans une eau d'une clarté absolue, on déjeune à bord d'une table dressée avec soin, on écoute le guide-marin raconter l'histoire géologique du site avec la familiarité de quelqu'un qui navigue ces eaux depuis l'enfance. C'est une formule qui séduit les familles, les couples cherchant la douceur, ceux qui veulent être transportés sans effort jusqu'aux plus beaux paysages de la Méditerranée.

La durée totale d'une telle excursion oscille généralement entre six et huit heures. Un rythme long, immersif, qui laisse le temps de s'installer dans l'expérience plutôt que de la consommer.

 

Le semi-rigide, Scandola à toute allure, l'ivresse du vent dans les cheveux

L'autre philosophie, radicalement différente, s'incarne dans le semi-rigide — ce bateau à coque rigide gonflable que les anglophones appellent RIB (Rigid Inflatable Boat). Puissant, maniable, capable d'atteindre des vitesses que le catamaran ne connaît pas, il offre une tout autre relation avec la mer.

Dès que les moteurs s'emballent au départ du port de Tino Rossi à Ajaccio, le ton est donné. Le semi-rigide fend la surface de l'eau avec une énergie presque animale, propulsant ses passagers vers Scandola en deux heures environ — parfois moins selon les conditions. Le vent fouette les visages, les embruns éclaboussent légèrement. On est debout, ou assis sur les rebords gonflés, arc-boutés contre la vitesse. Il y a dans cette sensation quelque chose de primitif et de joyeux, comme si la mer reprenait ses droits sur la sophistication.

Ce mode de navigation permet également d'aller là où le catamaran ne peut pas s'aventurer. Le semi-rigide pénètre dans des grottes marines, glisse à quelques mètres à peine des parois de lave de Scandola, s'engouffre dans des passages étroits entre les rochers. La réserve révèle alors des détails inaccessibles depuis une embarcation de plus grande taille, les textures de la roche volcanique, les nids de balbuzards accrochés aux surplombs, les reflets mouvants de l'eau dans les cavités obscures. C'est une lecture différente du site, plus chirurgicale, plus intime d'une certaine façon.

Les groupes à bord sont plus réduits — généralement huit à douze personnes, contre parfois cinquante sur un grand catamaran. L'atmosphère est celle d'un petit équipage soudé par le mouvement, la vitesse et la découverte partagée. Le guide, souvent marin de métier et passionné de cette côte, s'adresse directement à ses passagers, répondant aux questions avec la liberté que permet la proximité. Ce format plaît particulièrement aux voyageurs sportifs, aux amoureux des sensations, aux curieux qui veulent approcher Scandola au plus près de ses secrets.

 

La route maritime depuis Ajaccio, les escales incontournables

Que l'on choisisse le catamaran ou le semi-rigide, la traversée depuis Ajaccio vers Scandola est ponctuée d'étapes qui méritent l'attention. La première, souvent, se situe aux Îles Sanguinaires — cet archipel de quatre îlots qui gardent l'entrée du golfe d'Ajaccio comme une sentinelle minérale. Leur nom vient non pas du sang, comme on pourrait le croire, mais du corse sangue, qui désigne cette teinte rouge brique caractéristique du granit au coucher du soleil. À l'heure dorée, c'est un spectacle sidérant.

La côte se fait ensuite plus sauvage en quittant le golfe. Les plages de Verghia et de Capo di Feno se signalent par leurs eaux turquoise, rarement bondées car accessibles principalement depuis la mer. On longe ensuite la tour génoise de Capo Rosso, cette vigie médiévale posée à 331 mètres d'altitude sur son éperon de porphyre rouge — l'une des plus spectaculaires de toute la Corse, et qui annonce l'entrée dans l'univers de Porto.

Le golfe de Porto lui-même est classé au patrimoine mondial de l'UNESCO au même titre que Scandola — fait peu connu que rappellent volontiers les marins locaux avec une fierté tranquille. Ses eaux profondes, encaissées entre des falaises extraordinaires, ont une couleur qui n'existe guère ailleurs, un bleu sombre aux reflets d'acier qui vire au vert émeraude dans les zones peu profondes. Et puis, enfin, Girolata. Ce hameau sans route, niché dans une baie parfaite, avec ses maisons colorées et sa tour génoise, est l'un des arrêts les plus émouvants du trajet. Ici, les visiteurs qui débarquent quelques instants comprennent ce que signifie vivre à l'écart du monde.

Le balbuzard pêcheur, seigneur des cieux de Scandola

Il y a des rencontres qui ne s'oublient pas. Celle avec le balbuzard pêcheur en fait partie. Perché sur un éperon de roche volcanique rouge, les ailes légèrement déployées comme s'il mesurait le vent avant de décider, cet oiseau de proie règne sur les falaises de Scandola avec une autorité tranquille que rien ne semble ébranler. Pour les naturalistes, sa présence ici est bien plus qu'un spectacle, c'est la preuve vivante que la réserve fonctionne, que la protection du milieu marin et terrestre produit ses effets depuis des décennies. Le balbuzard — Pandion haliaetus pour les scientifiques — est l'un des rapaces les plus rares d'Europe occidentale, et Scandola abrite l'une des colonies méditerranéennes les plus importantes et les mieux documentées du continent. 

Une dizaine de couples nichent sur ces falaises inaccessibles, loin des chemins, loin du bruit, dans des aires construites au fil des années et parfois transmises de génération en génération. C'est une fidélité au territoire qui force le respect. Observer le balbuzard depuis un bateau, c'est d'abord une affaire de patience et de silence. L'oiseau repère ses proies depuis les hauteurs avec une précision confondante, ses yeux, dotés d'une acuité visuelle bien supérieure à celle de l'homme, percent la surface de l'eau jusqu'à plusieurs mètres de profondeur. Quand il plonge — et il plonge en fermant les ailes à la dernière seconde, les serres tendues vers l'avant dans un geste d'une violence élégante —, il peut s'enfoncer jusqu'à un mètre sous la surface. Il remonte presque toujours avec un poisson serré dans ses griffes, qu'il oriente systématiquement tête en avant pour réduire la résistance de l'air au vol. Ce détail, que les guides locaux aiment mentionner, dit tout de la sophistication de cet animal. 

Sa silhouette en vol est reconnaissable entre toutes, grande envergure — jusqu'à 170 centimètres d'une extrémité à l'autre —, dessous blancs contrastant avec le dos brun chocolat, et ce masque sombre caractéristique qui lui donne un air de pirate des airs. Depuis un semi-rigide qui longe doucement les parois de Scandola, on peut parfois l'approcher à distance raisonnable sans le déranger, juste assez pour entendre le froissement de ses ailes au décollage. Un son discret, presque intime, qui contraste avec la majesté de l'envol. La réserve naturelle de Scandola lui offre ce que peu d'endroits en Méditerranée peuvent encore garantir, des eaux poissonneuses, des falaises inviolables, une quiétude que les règlements de la réserve préservent avec sévérité. On ne mouille pas l'ancre n'importe où ici, on ne crie pas, on ne s'approche pas des parois. Ces règles, parfois mal comprises par les visiteurs pressés, sont précisément ce qui permet au balbuzard de prospérer là où il a disparu ailleurs. Le croiser lors d'une promenade en mer vers Scandola, c'est recevoir un cadeau que la nature ne distribue pas à la légère.

 

Le mérou, fantôme bienveillant des eaux de Scandola

Sous la surface, un autre souverain règne. Moins spectaculaire dans ses apparitions que le balbuzard, plus discret, plus énigmatique aussi, le mérou brun (Epinephelus marginatus) incarne à lui seul la santé écologique des eaux de Scandola. Ce poisson trapu, aux flancs mouchetés de brun et d'ocre, aux yeux globuleux qui semblent porter le poids d'une longue mémoire, est l'un des indicateurs les plus fiables de la richesse d'un écosystème marin méditerranéen. Sa présence en nombre dans la réserve témoigne de décennies de protection efficace et de la vitalité d'un milieu que l'homme a eu la sagesse de laisser respirer. Le mérou est un animal fascinant à plusieurs titres. Il peut vivre plus de cinquante ans, atteindre un mètre de longueur et dépasser les vingt kilogrammes. Mais ce qui le distingue vraiment, c'est son histoire biologique, tous les mérous naissent femelles. C'est seulement au bout de plusieurs années — entre sept et douze ans selon les individus — que les spécimens dominants changent de sexe et deviennent mâles. 

Cette caractéristique, appelée hermaphrodisme protogyne, confère à l'espèce une plasticité remarquable face aux variations de population. Dans une réserve où la pêche est interdite, les grands mâles âgés abondent, ce qui garantit une reproduction optimale et une structure sociale équilibrée. Dans les eaux de Scandola, le mérou a perdu une partie de sa timidité légendaire. Les plongeurs et les snorkeleurs qui s'immergeaient dans ces eaux avant les récentes restrictions l'ont souvent décrit comme un voisin curieux, venant tourner autour des palmes avec une nonchalance presque théâtrale. 

Depuis le bateau, par temps calme et eau transparente, on peut parfois l'apercevoir en surface, suspendu dans le bleu comme une pierre vivante, avant de disparaître dans les profondeurs d'un seul coup de queue. Cette capacité à sembler immobile puis à s'effacer instantanément lui a valu une réputation de fantôme des roches. Il aime les zones de roche volcanique, les cavités, les surplombs — autant d'abris que les falaises de Scandola offrent en abondance, creusées par des millions d'années d'érosion marine. C'est un prédateur embusqué, solitaire par nature, territorial avec constance, il revient au même abri pendant des années, parfois des décennies. Les marins qui fréquentent ces eaux depuis longtemps connaissent leurs mérous comme d'anciens voisins. Ils leur donnent parfois des noms, signalent leur présence aux passagers avec la fierté discrète de ceux qui gardent un trésor. Protégé par la réglementation stricte de la réserve naturelle de Scandola, le mérou brun y est aujourd'hui l'un des symboles les plus puissants de ce que la mer peut redevenir lorsqu'on lui en laisse la possibilité.

Comment choisir, critères pratiques et sensibilités de voyage

La question du choix entre catamaran et semi-rigide ne se résume pas à une affaire de confort ou de vitesse. Elle touche à quelque chose de plus fondamental, la manière dont on veut habiter une journée de mer.

Pour les familles avec jeunes enfants ou les voyageurs qui souhaitent que leur excursion soit aussi un moment de détente, le catamaran s'impose sans ambiguïté. La stabilité de l'embarcation réduit le risque de mal de mer — un point non négligeable sur une traversée de plusieurs heures. L'espace à bord permet de bouger librement, de s'isoler si besoin, de faire une sieste sur les filets au retour. La restauration à bord — charcuteries corses, fromages locaux, vins de l'île — transforme la sortie en un vrai moment de convivialité insulaire.

Le semi-rigide, lui, s'adresse davantage à ceux dont la curiosité est avide de proximité. Il convient aux bons marcheurs du soir qui souhaitent rentrer avec le sentiment d'avoir vraiment approché Scandola, d'avoir glissé dans ses grottes, senti l'ombre froide de ses surplombs, entendu l'écho de l'eau contre la lave. C'est aussi une option souvent plus économique, et plus rapide — ce qui peut être déterminant pour des voyageurs dont le séjour à Ajaccio est court.

La période de la saison compte également. En plein été, de juillet à août, la mer est généralement calme et les deux options se valent sur ce plan. Au printemps et en septembre — les saisons dorées pour visiter la Corse —, les conditions peuvent être plus changeantes, et le catamaran offre alors une sécurité supplémentaire appréciable. En dehors de la haute saison, certains opérateurs ne proposent plus le catamaran, et seul le semi-rigide maintient des sorties régulières pour les voyageurs qui souhaitent découvrir Scandola hors des foules.

Scandola, le cap de toutes les épiphanies

Au fond, la question n'est peut-être pas tant de savoir quelle embarcation est la meilleure, mais de reconnaître que Scandola elle-même est suffisamment puissante pour transcender les conditions de sa découverte. Sur un catamaran ou à bord d'un semi-rigide, l'arrivée face aux falaises rouges de la réserve produit le même effet, un silence intérieur, une sorte d'arrêt de la pensée ordinaire devant l'évidence de la beauté.

Ce que cette côte offre — à ceux qui prennent la peine de monter à bord, de larguer les amarres depuis Ajaccio et de laisser la mer les emmener — c'est une recalibration. Une façon de mesurer, depuis la surface bleue d'une eau vieille de millions d'années, ce que la nature peut accomplir sans l'aide de personne. Les balbuzards pêcheurs qui plongent au loin, les mérous qui croisent sous la coque, les calanques où aucune route ne mène, tout cela rappelle que certains endroits méritent qu'on fasse le chemin pour eux.

Alors que vous soyez adepte du grand confort voguant à l'ombre d'une voile de catamaran, ou que vous préfériez vous cramponner à la poignée d'un semi-rigide lancé à pleine vitesse vers l'horizon porphyrique, prenez ce bateau. Prenez cette mer. Prenez cette journée.


Scandola ne vous laissera pas indemne — et c'est précisément pour cela que l'on revient.

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